C'est néanmoins par ce sentiment que commence cette histoire, lorsque je reçus l'appel d'un certain James Marshall. La mention « inconnu » qui s'afficha sur le petit écran de mon téléphone portable eut sur moi un effet que je connais bien pour l'avoir mille fois ressenti. Je ne peux pas définir pour quelle raison cette étrange anxiété se propage dans mon corps durant l'infime morceau d'éternité qui s'écoule, entre le moment où je lis ce qu'il y a sur l'écran et celui où je décroche. Cet ultime instant me libère d'une angoisse sans grand intérêt ni grand impact certes, mais suffisante pour faire du téléphone quelque chose que je n'aime pas beaucoup.
Quoi qu'il en soit, James Marshall me contactait au sujet d'une démo musicale que j'avais envoyée presque un an auparavant à la maison de disque qu'il représentait. Il souhaitait me rencontrer et à peine eu-je saisi de quoi il retournait que je raccrochai. Toute cette histoire était du passé, un passé que j'essayais d'occulter depuis des mois et que je ne souhaitai pas voir réapparaitre. Le numéro inconnu rappela plusieurs fois les jours suivants sans que je ne décroche, puis plus rien. Je décidai de ne pas accorder d'importance à cet événement et tentais de me convaincre qu'il ne représentait qu'un pas de plus vers l'oubli, et que c'était bien moi qui avançait.
Au cours des semaines qui suivirent, je tâchai de suivre au mieux mes cours à la faculté de biologie bien que je pensais sérieusement à changer de voie. La matérialité de l'être humain ne me passionnait plus comme ce fut le cas des années durant. J'avais envie d'autre chose mais ne savais pas de quoi j'étais capable ni même si j'avais réellement la force de changer de vie, du moins de centre d'intérêt et d'activité majeurs. Le faire reviendrait en tous cas, j'en étais consciente, à admettre que ce que je faisais semblant d'ignorer avait bel et bien existé, existait bel et bien encore, continuait de couler dans mes veines et changeait profondément ma perception des choses de la vie et de moi-même.
En attendant, le travail que j'avais à l'approche des examens ne me laissait pas beaucoup de répit pour libérer ma tête de toute pensée ayant à trait aux alvéoles pulmonaires et autres acteurs des échanges entre matériel et immatériel. C'est du moins ainsi que je commençais à concevoir les choses. L'air en tant qu'élément immatériel, pour une étudiante en biologie, fait de moi quelqu'un d'assez peu à sa place sur les bancs de cette fac, je le concevais. J'étais en réalité bloquée dans une sorte de dimension parallèle, celle du non-être peut-être, en tous cas de l'immobilisme que j'exécrai et dont j'essayai de me libérer chaque jour à chaque instant. La vérité, c'est que je m'empêtrais dans quelque chose qui me rendait prisonnière de moi-même, de mes actes, de mes pensées et de ma vie. J'avais besoin de me souvenir de ma vie passée, de mon ancienne vie future, besoin de prendre en compte ces souvenirs tout en n'admettant pas le côté définitif, irrémédiable, de ce qui s'était produit au terme de cette existence et qui me figeait dans un temps qui n'était ni présent d'actualité, ni passé, quelque chose entre les deux qui se resserrait chaque jour un peu plus autour de mon corps alangui. J'étouffai.

